Quasiment disparue aujourd’hui, la contrebande aura aidé ou influencé toutes les familles de Sare. De la fin du XIXe et durant tout le XXe siècle, elle aura été un poumon économique local permettant à beaucoup de subsister.

Depuis les histoires rocambolesques aux légendes, les souvenirs sont encore très vivaces dans notre village. Sans vouloir dévoiler de secret, nous souhaitons effectuer un travail de récolte de témoignage sur ce mode de vie.

Extrait du roman photo "Ramuntcho" tiré du livre de Pierre Loti ayant pour sujet un jeune contrebandier du village d'Echezar (Sare). Jean Telletchea (ancien propiétaire du trinquet) Elies Vidal, ??????, Feliciano Endara, Joxet Larzabal.
Extrait du roman photo "Ramuntcho" tiré du livre de Pierre Loti ayant pour sujet un jeune contrebandier du village d'Echezar (Sare). Jean Telletchea (ancien propiétaire du trinquet) Elies Vidal, ??????, Feliciano Endara, Joxet Larzabal.

Scènes du film "le mariage de Ramuntcho" se déroulant à Iturbidea (xarbo erreka), dans le champ de lehetxipia (xarbo erreka) et à Bitxienea (Ihalar)

JOSEPH ZUNDA

Le commerce de l'ombre


De sa fenêtre, on aperçoit les esquilles rocheuses de la crête d'atekaleun, la pente la plus rude de larrun (La Rhune). De sa main puissante d'ancien carrier, Joseph Zunda, quatre vingt ans, la désigne avec un sourire: « Alua! harataino, gu segitzeko ez ziren beldur, e! » (« P... lls ne craignaient pas de nous poursuivre jusque là-bas, eh»). Il faut bien l'euskara pour exprimer toute la saveur tragique de « gauezkolana » (« le travail de la nuit »), qui fit les riches heures du village de Sara (Sare, Labourd). « À ma première sortie, j'avais quinze ans, j'ai dû abandonner mon ballot (paketea), pour échapper aux douaniers, une belle frousse». Dix années durant, Joseph sera zamari, contrebandier ou, littéralement, « porteur de charge ».

La contrebande se révèle alors la seule façon de doubler le maigre produit de la terre. Un système simple mais efficace, qui demande l'implication de toute une communauté. Il y a les « espions » (espioiak) qui, en fin de journée, surveillent les allées et venues des gabelous et vont se poster aux endroits stratégiques du parcours. Et, à la nuit tombée, les zamariak capellent les sacs de trente kilos et s'en vont, maintenant entre eux une distance suffisante pour ne pas abandonner toute la marchandise en cas de rencontre fâcheuse. « Généralement, nous transportions des bidons d'alcool pur que l'on récupérait dans les ventas. Il arrivait que des équipes passent jusqu'à six cents litres dans la nuit ». Selon les besoins, on transporte des pantalons de toile, de la dentelle, des roulements à billes, voire des moteurs, et, bien sûr, des cigarettes, mais aussi du café et, même, pour le versant sud, des habits de prêtre, voire.., des préservatifs! Bergers accomplis, les hommes de la nuit s'illustrent aussi dans le passage du bétail. « Chevaux, brebis, des troupeaux entiers, mais le pire, c'étaient les cochons, qui nous faisaient vite repérer ».

 

Certains blessés, d’autres tués

 

À l'arrivée attend le nausia, le « patron », celui qui passe les ordres et qui paye rubis sur l'ongle, hitzez hitz, à la parole. Mais, avant de toucher la poignée de billets, il y a la peur, celle du guarda (« douanier »). « Les Français ne tiraient pas pour tuer, mais les karabineroak espagnols, eux, visaient », précise Joseph, évoquant des compagnons blessés et d'autres tués.

Longtemps, deux mondes se sont côtoyés à Sara, celui du jour et celui de la nuit, partageant une destinée commune. Ceux-là même qui se traquaient sous les étoiles, trinquaient ensemble à la méridienne. Celui-ci, douanier, eut un fils contrebandier. Si Joseph Zunda se plaît à évoquer cette connivence entre l'un et l'autre camp, c'est peut être pour rappeler que cette activité illicite possédait des règles acceptées tacitement par les deux parties, pour la sauvegarde d'un inestimable tissu social.

 

Texte de Txomin Laxalt, Pays Basque Magazine, N°58, 2010